les Mouchoirs Trouvés

Place de la Sorbonne à Paris, le 7 février 91

Liulichang à Pékin, le 31 mars 96

àPompei, le 31 août 96
Comme de temps en temps il devient nécessaire de vider et ranger son armoire, un beau jour (il y a une vingtaine d’années), Fanny Viollet fait un grand ménage dans son atelier d’artiste.
Elle jette les tubes de couleur, balance les pinceaux, abandonne la palette, pose les crayons ailleurs, transforme le chevalet en portemanteau.
Met à la place : des aiguilles, à coudre, à broder, à tricoter, des ciseaux, des fils de coton, de laine, de soie, en bobines et en écheveaux, rouge d’abord et une multitude de couleurs pour après.
Seule la toile du peintre échappe à ce grand branle-bas, comme pour assurer une sorte de transition…ou peut-être la rassurer !
S’ensuit un nouvel apprentissage et ses premiers travaux sont des lettres brodées, en rouge, sur des toiles à tableau. Très rapidement, comme si l’outil choisissait et imposait son support, le mouchoir vient remplacer la toile et son châssis.
La parenté formelle lui plaît : un espace quadrangulaire délimité par un cadre. Avantage : le cadre y est même, déjà intégré (tissé et ourlé). L’espace est naturellement blanc et il pourra être de couleur, voire rayé, quadrillé… La grandeur de la surface correspond à ses habitudes et la matière textile à sa sensibilité.
Depuis lors les mouchoirs ne cessent de s’égrener sur le chemin de FV tels les cailloux du Petit Poucet .
Il y a ceux qu’elle sème
Travail sur mouchoir : la main qui brode est lente, la tête surveille et s’emballe volontiers dans un tourbillon de souvenirs et de réflexions.
Résultat : une identité inscrite en quelques initiales brodées à un coin, à l’autre coin, un gros nœud qui scelle ce petit balluchon de mémoire ramené à la surface le temps de l’ouvrage.
·Ces mouchoirs-mémoire de l’anodin font une entrée significative à l’exposition NŒUDS ET LIGATURES au Centre National des Arts Plastiques en 1983, sous le titre Deux douzaines de mouchoirs noués ou Ne l’oubliez pas. Geneviève Breerette souligne leur présence comme révélatrice d’une nouvelle forme d’expression féminine mettant un terme aux discours des années « féministes » dans un article intitulé Du drap au drame , (Le Monde du 9.7.83).
·Une reliure, qui intègre un vrai mouchoir froissé, torturé et noué, aux initiales de M.D., le personnage du livre,
·cadran de pendule en mouchoir brodé…
·Celui qu’elle déplie sous les yeux curieux de René Char, pour qui elle avait réalisé auparavant la transcription brodée d’un poème inédit, (long travail qui s’était déployé sur un an de temps), un mouchoir blanc bien repassé sur lequel est « piqueté »* le dit poème, en entier. Comme les mouchoirs se comptent à la douzaine, il y aura 12 exemplaires de la nouvelle version dite « de poche », le poète apprécie cette proposition en forme de clin d’œil.
·Mouchoirs plus modestes, FV y transcrit des citations qu’elle veut ne pas oublier. Elle les emportent dans ses poches et se mouche parfois dedans. Ce n’est pas irrespectueux mais plutôt familier : une façon de cultiver l’intimité avec les Lettres…
Lavés, repassés, il lui arrive de les offrir, ou bien de les exposer lorsque cela se présente : librairie, galerie, bibliothèque, musée, vitrine de teinturier… tout les lieux conviennent lorsqu’il s’agit de dire des choses simples.
·Déjà liés mouchoirs et écriture ! Mallarmé accompagnait les mouchoirs qu’il offrait de quelques vers à l’adresse des destinataires. En hommage aux uns et aux autres, FV les a soigneusement transcrits sur de très beaux modèles bordés de dentelle.
Il y a ceux qu’elle trouve
Aux yeux de FV le mouchoir est une sorte de résumé de tout le linge qui enveloppe une vie. Entre le lange et le linceul il n’est que pointillé sans grande importance, il se perd, il est presque perdu, remplacé par le kleenex…
Et pourtant qui n’a pas au fond d’un tiroir ou à l’arrière d’une étagère un mouchoir de son enfance, parfois brodé mais souvent tout simple, usé, seulement paré de souvenirs.
Mouchoir des jeux (colin-maillard ou chandelle), mouchoir pansement d’urgence des bobos de l’enfance, mouchoir des premières expérience de repassage, mouchoir des larmes et des fous-rires, mouchoir froissé, tordu de l’attente ou de l’angoisse, mouchoir du bâillon, mouchoir du bandit qui cache son visage dans les romans d’aventure, gros mouchoir de l’ouvrier épongeant son front, petit mouchoir raffiné aux quelques gouttes de parfum, mouchoir sans parfum mais qui a pris l’odeur de quelqu’un, mouchoir au quatre coins noués chapeau de fortune, mouchoir cachette du trésor à mettre dans sa poche, mouchoir blanc agité au bord du quai, mouchoir pense-bête, mouchoir sciemment échappé… Que de gestes, de situations, de bonheurs et de malheurs en un si petit carré de tissu résumés.
Aujourd’hui le mouchoir devient rare aussi il ne doit pas être indifférent de le perdre. C’est pourquoi FV les collecte avec autant d’application et de rigueur partout où elle en trouve, comme pour les sauver et sauvegarder avec toute la mémoire dont il sont sans doute chargé. Parfois très sales, quelques fois mouillés, ils sont toujours ramassés puis lessivés et repassés. Enfin, pour terminer, une inscription à la machine à coudre vient y ajouter un dernier petit épisode celui de l’instant de la découverte : le lieu, la date et les circonstances de la trouvaille. Une archéologie du presque rien !
* « piqueté », du mot « piquetures »
Bientôt sa main lui semble entravée par la lenteur.
FV a besoin de vitesse pour goûter la spontanéité . Un nouvel outil entre dans son atelier : la machine à coudre dont elle fait une véritable machine à écrire. Très rapidement, à la vitesse de l’aiguille qui pique elle écrit avec du fil, des mots, des phrases qui s’enchevêtrent avec des dessins qu’elle trace avec la même virtuosité.
Elle les appelle des « piquetures »